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March 06

quand

 

QUAND J'AI FINI PAR COMPRENDRE

 

 

Je ne suis qu’un putain de desperado qui se morfond dans son ancien fantasme qui a crevé la gueule ouverte. Je chante le blues seul sous la pleine lune. Depuis que j’ai acheté un porte clés de nana à poil avec les seins qui clignotent quand je siffle, je me demande à quoi me sert ma femme, elle qui n’a pas les nibards lumineux. Je vis à l’ombre de mes propres pas sous le joug de la colère. Je poétise mes frimas en écoutant Bertrand Cantat ou un substitut post adolescent. Je n‘appartiens plus à une époque mais à un écoulement sanguinolent illusoire. Je me suis tellement fait étanche que la plaie coule à l’intérieur et ne cesse de recycler la substance toxique. Il faut percer l’abcès avec une lame de plus de sept doigts me suggère ma solitude. Cette salope m’a particulièrement mal conseillé ces dernières années alors je ne lui fais plus confiance. Je serre l’épiderme bien au contraire. J’ai froid. J’ai plus ou moins peur. Je pars.

 

« Je me suis préparé à monter très haut un jour et je n’ai jamais décollé » vous diront la plupart de mes congénères. Pour ma part, ce fut autre. Je me suis préparé à rester à flot tout le long mais en sachant bien que je finirai par céder. Tout cela ne fut qu’une longue attente meublée à coup de blasphèmes et de parjures. Oui j’ai souffert. Longuement. Je n’ai que ce que j’ai mérité. Je n’ai même pas le culte du regret car j’ai déjà celui de la perte. Je ne suis qu’un con qui ait cherché toute sa vie celui ou celle qui le rendrait un peu moins. Malheureusement ces gens là n’existent pas, je vous le répète. Et encore une fois, je fuis ma propre image en recopiant des pages acnéiques. Je deviens vieux pour songer à me suicider. Il faudrait plus de finalité à ne pas exister. Je n’ai aucune finalité. Je n’ai pas d’objectif sinon celui d’en trouver un qui échappe à la loi du système métrique et au matraquage publicitaire observable dans les abribus et entre les séries télévisées déconcertantes de manichéisme. Vaste entreprise.

 

Je blablatise en frappant des textes avec les coudes en me prenant pour un pseudo courant circulatoire encombré. Sérieusement, je me fais péter des empires à la gueule en souriant. Je perds maintes fois ma petite copine fingers in the nose. Je fous mon bordel dans des trains teuton et je bouffe des pâtes sans scrupule. Je m’emmerde en blog majeur. Je crève doucement, pas assez vite lors de Saint Valentin au romantisme anémié entre deux éructations d’hémoglobine et une partie de Ping Pong sidaïque. Vous allez me manquer, chers lecteurs.

 

Je pars.

 

J’arrête d’écrire des conneries comme on rentre dans les salles obscures un grand seau de pop corn sous le bras pour pratiquement toutes les productions Jerry Bruckenheimer.

 

Souvenez vous de moi. J’ai eu la chance de vous rencontrer avec vos yeux globuleux explosés par la lumière de vos moniteurs d’ordinateurs. Pendant ce temps, j’ai déçu et ai été déçu par plus de personnes que je n’ai eu de lecteurs. J’aurai peut-être dû régler tous ces problèmes à la place de me laisser crever. J’aurai du songer à trucider tous ces enculés qui m’on t fait passer l’arme à gauche au lieu d’essayer de me montrer magnanime comme maman m’a montré quand j’étais petit et que je n’aspirais qu’à être une teigne infâme.

 

Voila ma chérie tu es partie. Tu danses ta vie. Je n’ai même pas de jalousie pour tes trajectoires. Je suis juste vide et seul. Je n’ai pas choisi de t’appartenir parce que tu pues quand même faut bien l’avouer. Seulement je chiale. Seul et utilisé comme un de tes vieux Tampax. Que j’ai gardé et à qui je parle depuis une bonne semaine. Lui qui est allé dans le seul endroit que j’ai jamais pénétré de toi. Mon congénère absurde, je me reconnais en toi.

Quand j’ai fini par comprendre que je ne servirai qu’une fois et que tu me jetterais, j’ai perdu un peu les pédales.

February 26

Flétan

Le jour du flétan

 

Ce matin, je voulais vous parler de la beauté du monde, de la merveilleuse complexité des zones urbaines, de ma campagne gardoise que j’ai décidé de quitter nonobstant l’attachement que j’y porte afin de recommencer une réelle existence ailleurs au vu de mes difficultés personnelles à y établir une existence épanouissante. Je voulais vous parler de mes ambitions amoureuses et littéraires, de ma voie professionnelle un peu confuse, de mes amis, et parmi ceux là,  aussi bien de ceux qui atteignent la plénitude que de ceux qui cherchent dans des voies plus personnelles leur réalisation, de façon tout aussi intéressante sinon plus. J’aurai voulu vous parler aussi de mon père, cet homme généreux qui s’est échoué dans un asile psychiatrique et de ma mère avec sa douce compassion pour toute matière vivante, y compris son paquet de cigarettes tellement plus complémentaire que son concubin. J’aurai voulu vous parler de la suavité des jours qui viennent et s’en vont sereinement. Et de ce joli brin de soleil qui se lève doucement, apte à me faire pardonner à cet univers un peu étrange ses paradoxes saillants et ses contradictions parfois altérantes. Oui telle était mon intention.

 

Mais en fait, ça tombe très mal. Car depuis ce matin, je n’ai dans le fond du crâne qu’une seule chose. Une phrase absurde qui me tourne dans le cortex. Le vendredi, c’est le jour du flétan. Ca me chante sur tous les tons. Le jour du fléééétan. Le jour du flétaaan. Le jourdu    flétan. Le jourduflétan. Sur tous les tons, je vous dis.

 

Et un flétan, vous savez ce que c’est. Bon, on est bien d’accord sur l’identification de ce formidable être aquatique à l’orbite oculaire mono expressive. Mais bien plus que cela en réalité.

Une étrange symbolique a fait jour en moi en terme d’association d’esprit et depuis lors, ce piscidé incarne parfaitement l’idiomatique de mes congénères humains désespérants. Parmi les 27 300 différents poissons recensés sur notre planète, il est le symbole de l’attitude de mes pairs dont les agissements me dépassent. Et à partir de là, il n’est bien entendu plus question de me baigner dans la candeur de mes propos du paragraphe introductif.

 

Et ce jour du flétan a vraiment commencé dans la correspondance la plus absolue quand je me suis aperçu que mes prétentions immobilières étaient absolument absurdes. Un réveil dans la prise de conscience que j’étais un crétin ineffable en deux façons. Et que c’était ces deux façons justement qui formaient l’ensemble de moi. Un ensemble complètement cohérent apte à me donner le frisson de l’existence encore un bon moment, peut-être jusqu’au bout. A condition que je bénéficie de circonstances bien plus favorables que celles qui avaient été les miennes ces quatre dernières années.

 

Et oui, comment concevoir de quitter un logement de type villa de lotissement à prix d’ami au cœur d’un village typique source de torpeur mais absolument charmant pour un lieu mystérieux dans une ville indéterminée et indéterminable avec la conviction de faire un choix conceptuel alors que je ne travaillais nulle part, ne pouvait bénéficier d’aucun soutien financier genre cautionnaire et de surcroît continuant à m’empêtrer dans des attitudes lombriquiennes exemplaires.

 

Le lexomil humain caféiné que j’incarnais par excellence se brisait finalement sur sa propre contradiction avant de sembler comprendre que la vie l’avait ramené à cet état de néant par arbre de choix. Effectivement il allait falloir reconstruire correctement un univers doux et progressif. Un univers qui pourfendrait la terreur des affres de l’existence et rapprocherait au plus près les deux moitiés incompatibles de parties scindées. Il me fallait cet être colle. Cet être glu. Cet astre de candeur et de lumière.

 

Qui n’existait pas.

 

« Je me suis préparé à monter très haut un jour et je n’ai jamais décollé » vous diront la plupart de mes congénères. Pour ma part, ce fut autre. Je me suis préparé à rester à flot tout le long mais en sachant bien que je finirai par céder. Tout cela ne fut qu’une longue attente meublée à coup de blasphèmes et de parjures. Oui j’ai souffert. Longuement. Je n’ai que ce que j’ai mérité. Je n’ai même pas le culte du regret car j’ai déjà celui de la perte. Je ne suis qu’un con qui ait cherché toute sa vie celui ou celle qui le rendrait un peu moins. Malheureusement ces gens là n’existent pas, je vous le répète, et j’ai sombré un matin de février. En me faisant espérer que je serai un autre ailleurs mais en n’y croyant guère.

 

Je suis un flétan rempli d’idiomatique et je me refuse à bouffer des Xanax en me lamentant alors que ce serait sûrement une des solutions les plus pragmatiques.

 

Ca tombe bien, nous sommes vendredi.

February 15

Love story

Love story (for Valentine’s day)

 

 

J’ai fini de croire en l’amour un 14 février à 19h17 devant le journal France 3 Languedoc Roussillon. Ma femme m’a semblé laide et corrompue. Elle a cessé d’être cette source esthétique ravissante et cette somme de repères complaisants. Ce qui l’a transformée à mes yeux ne m’a jamais semblé clair. Ce qui me plaisait en elle auparavant non plus. J’ai trouvé dans la littérature et dans le cinéma un certain nombre d’éléments de réponses. Mais rien de vraiment global.

 

Je suis parti assez rapidement du domicile conjugal sans lui donner la moindre explication.

 

J’ai continué à fréquenter des femmes par la suite mais je n’ai plus jamais commis l’erreur de penser à elles en terme d’amour. Oui j’ai été heureux grâce à ce comportement.

 

J’ai réussi à duper mon propre désespoir avec la plupart des filles qu’il m’a été donné de rencontrer. Isabelle, Delphine, Maud, Anna. J’ai simulé l’état de grâce pour atteindre mon rythme de croisière. Dans le domaine des relations sentimentales, plus qu’ailleurs, il est conseillé de surjouer. La difficulté de l’existence se prête parfaitement à la dégoulinance ultime et les filles en raffolent. Un conseil : Ne surtout jamais les en priver. Tout le monde y trouve son compte.

 

Une histoire d’amour parfaite fait mal et quand elle se referme flattera d’autant plus une nana que vous avez semblé y avoir été complètement ensorcelé. Je m’inflige des ensorcellements à répétition.

 

Dans des cafés branchés, dans des hôtels grand genre, dans des stations de ski réputées et des clubs de vacances sur la côte mexicaine. J’ingurgite des flacons de potion estampillés grand cru en dégustant des mets au fumet distingué dans des établissements gastronomiques. Ensuite je glisse ma peau sur le tissu soyeux des draps des relais bourgeois et j’attends de jouir de mon corps dans leur corps si complémentaire et bénéfique. Envoûté.

 

Avant j’essayais de donner un sens à mon union maritale. Je regardais le programme télé pour échapper à l’ennui. J’observais les variations de l’humeur de mon épouse. Je détectais les signes avant coureurs de la survie et de la compassion. Elle, pour ne pas me blesser, détournait son regard des beaux hommes, se rendait sourde à la dialectique des courtisans bien mis, se sentait coupable d’avoir admiré un autre mâle avant de s’en ressentir grisée.

 

Nous avions conclu une série impressionnante de pactes tout juste voués à nous empêcher de laisser nos corps éructer à leur guise. Même si ce n’est pas malin, il y a eu de quoi en être fier. Soyez en assurés. Et ceux qui persistent dans la voie peuvent amplement compter sur toute ma sympathie.

 

Mais rien d’autre. La vie est courte. Pour ma part, j’ai trompé ma femme juste après l’avoir quitté. Parce qu’il faut bien l’avouer, le jour où on décide d’appartenir à quelqu’un pour de bon, on n’y échappe plus jamais. C’est une erreur qu’il serait souhaitable de ne pas commettre. Avis à ceux qui ne s’y sont pas laissé attraper. Hordes de célibataires erratiques, connaissez vous votre bonheur ?  J’ai fini par opter pour l’indépendance et l’aventure physique en échange de ce petit cocon qui me blasait. Et je n’ai jamais regretté mon choix.

 

L’idée du désastre qui m’a accompagné par la suite est celle d’un désastre flamboyant et jubilatoire. Hosanna. Que s’effondre le ciel protecteur qui nous anesthésie et que frappe la foudre avec son cortège de désirs frustrants et d’échecs mobilisateurs. J’ai divorcé devant un Sancerre dans une brasserie près des Halles. Il y avait un plateau de coquillage sur ma table. Pour deux personnes. Et je l’ai consommé seul. Délicieux, ma foi.

 

J’ai eu à peu près aussi peur en me réveillant le lendemain que le jour où je suis sorti du ventre de ma mère. Pour une idée de métaphore, ma renaissance a été totale.

Je redoutais que Dieu décide de me punir pour avoir été ingrat, égoïste, calculateur, blasphématoire et injuste. Et j’avais raison. Car il l’a fait. Il m’a condamné à la solitude éternelle. Je ne l’en remercierai jamais assez.

 

Ca n’a pas été dur de retrouver une autre compagne et encore moins dur d’en changer dans la mesure où je n’avais décidé d’aucun engagement à son égard. Ma vie maintenant est pleine, mon agenda rempli, mes sens sont exacerbés toujours à l’affût. J’ai lu dans un magazine que les hommes en quête de sexualité vivaient plus vieux que ceux encroûtés dans leur vie maritale. Soyez de gros salauds, vous vivrez plus longtemps ! Dans un sens, c’est moral. Il est évident que le véritable amour dure cinq à dix minutes. A renouveler sans modération.

 

Que reste t’il à espérer d’une femme qui vous a comblé par de beaux enfants et qui persiste socialement à rêver d’une union plus accomplie que celle de sa mère, de sa meilleure amie ou de Jennifer Aniston ?

 

La réponse vous la connaissez.

 

Dans le fond, je pense qu’il est dommage d’en arriver toujours à cette conclusion par quel bout que l’on prenne le problème. J’ai essayé pourtant. Sincèrement.

 

Néanmoins nulle affliction, vous l’avez compris. J’ai échangé ce qui relevait du fantasme socio-spasmodique contre un comportement hédoniste de seconde zone mais absolument améliorant. L’herbe qui parait plus verte ailleurs permet toujours de petits déplacements à vocation limitée mais réelle. C’est toujours ça de pris.

 

Pour terminer, si d’aventure vous trouviez ma love story désolante, mon manque de sociabilité accablant, mon argumentaire tendancieux, juste peut-être suivez mon conseil : jetez un coup d’œil au fond de votre moitié. Demandez-vous combien de temps l’étranger qui se trouve à l’intérieur continuera à duper avec votre complicité votre sens de la lucidité. Posez vous la question de l’éternité et du destin, oubliez votre progéniture et vos crédits sur trente ans, redevenez l’animal que vous n’auriez jamais dû cesser d’être… mais ne m’en voulez pas de vous avoir pointé du doigt la vérité.

 

Parce que vous ne pourrez plus jamais revenir en arrière.

February 09

Crache

Crache
 
 

Il était quoi ?  Minuit, une heure à tout casser. J’ai reçu un texto de ma copine qui me disait qu’elle en avait ras le bol de mes retards, de mes absences, de mes errances et que j’étais un fichu connard fini. Je me suis demandé c’est quoi un fichu connard fini ? C’est bien ? Ca veut dire que je suis un mec complet ? C’est une sorte de compliment à l’envers alors ?  Ca m’a rappelé le reportage qui parlait d’un serial killer qui était tellement fort que le journaliste avait passé les trois quarts du docu à faire l’éloge de son ingéniosité ne s’attardant que très peu sur les souffrances des victimes. Et ma foi, ça devait être quelque chose qui se rapprochait de la vérité vu que ce type recevait un courrier féminin de folie chaque jour dans son pénitencier du Minnesota ou de je ne sais quel autre coin des states, peut-être pétaouchnok les bains.

J’ai regardé mes potes et je leur ai dit en finissant ma pinte de Guiness « Ben moi va falloir que je me rentre. » A ceci près que je n’avais plus un seul de mes  acolytes à proximité et que eux s’étaient déjà cassés depuis un bon moment. J’ai quand même tenu à dire au revoir au barman, un roumain ou un ukrainien au langage un peu approximatif et je suis sorti direction un emplacement de stationnement mystérieux. Au  bout d'une bonne demi heure statutaire,  je suis arrivé dans une rue merdique et j’ai trouvé ma voiture à l’endroit exact où je l’avais laissée. Un passage protégé pour piéton. Je me suis dit « Faut vraiment être débile pour mettre des passages pour piétons dans des rues aussi étroites » et j’ai déchiré le Pv en pensant « Y a pas des élections de quelque chose bientôt ? » J’ai démarré. Le bruit de mon moteur n’allait pas bien fort lui aussi et je me suis lancé vaillamment "Go on y va".

Je n’avais pas fait deux cent mètres, et je ne rigole pas, au grand maximum, qu’une brigade de types dignes d’un épisode des experts à Las Vegas m’a fait ranger sur le côté. Quand même quelle connerie. Je roulais à vingt et y avait plus un chat dehors. Qu’est ce que ces types foutaient là ? Ils étaient punis ? Ils m’ont demandé si j’avais bu. J’ai dit « J’ai arrêté de boire il y a cinq ans et je m’y suis tenu. Je ne m’en serai jamais cru capable. » Ils ont regardé mon permis, mon assurance, ma carte grise. Tout était en règle. Un des types a voulu faire du zèle sur un des pneus de gauche un peu défraîchi. Je lui ai dit « j’essaie de les user tous pareil avant de les changer, j’ai pas des masses de temps pour ce genre de préoccupation. » Personne n’a ri. Normal, on n’était pas là pour ça. Je me suis ramassé un sermon sur les dangers de la route et l’augmentation des nombres de morts au volant par perte de contrôle du véhicule. Je me suis presque laissé convaincre par la promptitude de leur pipeau. Et puis je suis reparti.

Je suis arrivé devant chez ma copine. Je me suis dit j’espère qu’elle a pas mis la chaîne de sécurité à l’appart. Là m’a pris une quinte de toux phénoménale. Je me suis mis à cracher des glaires dans le hall de l’immeuble. J’étais surpris. Il y avait du sang dedans. Je me suis demandé quel pourcentage de possibilité j’avais pour avoir développé un cancer à trente sept ans. Certaines mais pas si nombreuses. J’ai encore un peu craché en montant les escaliers pour voir. Mais ce n’était pas du sang. Juste une matière verdâtre. J’étais à la fois satisfait et déçu. J’ai mis la clé dans la serrure. Cette petite conne avait mis la chaîne, de sorte que je ne puisse pas rentrer. J’ai essayé de l’appeler discrètement. Elle a du faire genre de pas m’entendre. J’ai recommencé plus fort. « Mina. Mina. C’est moi. » Pas de réponses. Alors j’ai foutu un grand coup de pied pour faire sauter la chaîne et la porte m’est revenue super fort dans le genou. J’ai eu vraiment très mal. Ca avait du me faire sauter un bout de cartilage à coup sur. Elle est apparue furax. « Qu’est ce que tu veux ? » Je lui ai présenté mon visage le plus adorable. «Je suis rentré tu m’ouvres ma chérie ? » Elle m’a regardé puis m’a fait d’un air agacé « C’est bon, casse toi, tu m’as soûlée » Ensuite elle est retournée se coucher et moi je suis resté devant l’entrebâillement de la porte avec une chaîne de sécurité comme seule interlocutrice. Pas glorieux.

Je suis redescendu. J’ai fait marche arrière avec la voiture et j’ai froissé une aile de ma poubelle roulante contre une borne de signalisation invisible. Je me suis dit c’est débile un truc pour signaliser que l’on voit si mal.

Puis je suis arrivé à me rappeler la route de chez moi. Un peu par habitude, un peu parce que c’était souvent à cet horaire que Mina me demandait de foutre le camp de chez elle à peu près deux fois par semaines. Je vivais à l’autre bout de la ville dans un autre quartier. Un endroit plus pour mecs.  Ma copine, elle, elle vivait dans un endroit plus pour filles. Y avait plus de commerces gnan-gnan. Je suis monté rapidos chez moi. Je me suis aperçu que j’avais coupé les chauffages depuis toute la semaine où j’étais pas rentré. C’était correctement glacial. En passant devant la salle de bains, par curiosité, je suis allé cracher des glaires dans le lavabo avant de me coucher. C’était juste jaunâtre. Ras. Encore loupé. Alors je suis allé me pieuter un peu fataliste en me disant « Putain la vie, on est très loin de se croire dans un film américain ». Sur cette réflexion décisive, j’ai avalé deux stilnox pour plus penser à tout ça et bonne nuit les petits.

Le lendemain, je me suis levé, il avait neigé. Je me suis mis à vomir du sang. D’entrée comme ça au tout réveil. Ca m’a fait bizarre, le contraste. Je n’ai pas pu m’empêcher d’allumer une clope. J’avais un peu les nerfs de la veille et aussi je me demandais ce qui se passait encore comme connerie. Je suis allé dans la salle de bains, j’étais atterré, j’étais devenu comme une sorte de mutant. Sur mon visage, il y avait des écailles de lézard. Je me rappelais une histoire de Stephen King avec un type qui se transformait en lézard et ses amis avaient décidé de ne plus lui parler pour la peine. Puis il m’a semblé que non finalement c’était un passage dans un film d’horreur de Woody Allen. J’ai préparé mes corn-flakes comme d’habitude sauf qu’à la fin au lieu d’y mettre du sucre j’ai eu envie d’y mettre de la moutarde. J’ai trouvé ça délicieux en les mangeant.

Pour m’occuper, j’ai rempli cent grilles de sudoku force noire en regardant les infos de Tokyo non sous titrés sur le câble. J’ai tout bien compris, j’ai trouvé ça à peu près aussi mobilisateur qu’un jeu avec Arthur sur TF1. J’en ai déduit que j’étais devenu super intelligent. Après, avant d’être en retard pour mon travail, j’ai entrepris de faire le ménage chez moi et ça n’a pas pris plus d’un clin d’œil. La maison rutilait. J’étais devenu un super héros. Seul bémol, je n’avais pas vu que j’avais grandi de 50 centimètres dans la nuit et je me suis cogné en sortant par la porte d’entrée.   

Je n’ai pas pris ma voiture pour aller bosser, j’ai découvert que j’aimais marcher dans la neige. J’avais une foulée leste. J’ai dépassé les embouteillages et j’ai couru jusque dans le centre ville sans me fatiguer en quelques minutes. Du coup, j’ai pris mon boulot à l’heure pour une fois. Manutentionnaire dans un supermarché. J’ai déchargé tous les camions en quarante cinq minutes. J’ai aidé aussi un peu mes copains. Mon patron m’a félicité. Il m’a demandé d’essayer de moins cracher mon sang partout mais comme ça en disant s’il vous plait. C’était bien demandé alors j’ai fait un peu plus gaffe mais je ne pouvais pas vraiment m’en empêcher.

  La journée s’est déroulée comme dans un rêve. Je me suis fait des tas de nouveaux amis. J’ai même mis en déroute deux dangereux gangsters en train de braquer le bureau de poste du quartier. J’étais devenu en quelques heures le nouveau symbole de cette humanité minuscule. Ca a commencé à déraper sans prévenir alors que j’étais occupé par les reporters du journal local à décrire mes exploits. J’ai eu soudain une petite faim. Et sans y songer, comme ça en pleine rue, et devant les caméras, j’ai arraché la tête d’un gamin  qui passait par là tout intrigué par le petit attroupement. J’ai fait ça d’un geste anodin sans y penser. Tout le monde a été horrifié. Le sang giclait du petit corps sans tête. Et moi je souriais toujours avec mon expression de gentil héros.

Il était très clair qu’il fallait que je me barre en vitesse. Je me suis mis à courir dans la neige à toute berzingue. Les voitures de Police ne pouvaient rien faire pour me rattraper. Un gars a eu l’idée d’appeler l’armée qui a envoyé des hélicoptères à ma poursuite quand ils ont vu que j’avais commencé à escalader un immeuble d’une cinquantaine d’étage. Je me suis retrouvé coincé comme un con de singe sans slip sur un immeuble moderne sans vitrage extérieur. Il m’a semblé incroyable de fabriquer de tels bâtiments. Bon ben il me reste plus qu’à monter tout en haut pour redescendre par l’ascenseur j’ai pensé. Un gars a commencé à me tirer dessus et m’a raté. J’entendais ma copine en bas qui hurlait ne tirez pas ne tirez pas. Je me suis dit «  Tu vois si tu m’avais ouvert hier soir, va savoir si tout ça me serait arrivé aujourd’hui ».

Arrivé presque en haut, j’ai compris que j’étais foutu. Il y avait plus de cinquante flics qui m’attendaient. J’ai demandé : « Si je me rends, vous tirez pas ? » comme ça accroché au bâtiment à cent mètres du bas quand même. Et il pelait grave.

Les flics se sont concertés genre "oui mais si il nous balance en bas. Ce mec est un monstre tout de même. Il a une force surpuissante". Puis un disait, "mais c’est un être humain ça se voit. On doit lui faire confiance". Un autre, "moi j’ai jamais vu un être humain avec une gueule pareille". J’ai encore craché du sang dans le froid et la nuit. Et un autre a dit "regarde il crache du sang sans arrêt, à la limite finissons le".

J’ai compris que j’étais fichu alors j’ai décidé de déployer mes ailes que je venais de découvrir sous mon blouson en polyamide Tex. Ce monde n’était plus fait pour moi.

Ils ont essayé de me tuer en tirant comme des malades. J’ai détruit l’hélico au passage pour me venger d’un coup de poing rageur et j’ai mis le cap vers l’orient histoire de pas louper le soleil quand il viendrait à se lever.

The End

February 01

Ping Pong

PING-PONG
 
 
Après tout ce qui lui était déjà arrivé, Tom n’avait plus qu’une seule idée en tête, qu’ils aillent tous se faire mettre comme des chiens pédérastes. En une seule année, il avait affronté un arsenal juridique inflexible, la prison, sa frustration quotidienne, des substituts pour toxico, la vie dans un hosto psycho neurologique et des tas d’autres connards de ci, de là. Il n’avait plus qu’une seule idée dans le fond du crâne et c’était celle de remporter une partie de ping-pong. Elle était prévue pour le lendemain. Il avait été s’enfoncer du coton dans le nez une heure auparavant. Une hémorragie nasale avait éclaté violemment. Ce n’était pas le moment. Le match avait lieu le lendemain. Pas question de ne pas le jouer. Quand il avait dix sept ans, il était super bon. Il les foutait tous par terre. La petite balle jaune, il la rêvait la nuit. Une passion d’ado dans un monde peut-être parfait. Ou vide. Un univers sans montagne à grimper, ni pente à dévaler. A croire qu’il y a des personnalités que ça ne stimule pas.
 
Après il s’était fourvoyé dans un sacré foutoir qui l’avait éloigné de tout ça. Il avait galéré dans un lycée du 91 avec des histoires pas trop nettes. Il avait commencé par descendre des litres d’alcool, fumer des joints avant de se mettre en marge dans un squat bidon qui n’avait pas tenu trois mois. A partir de là, ça n’avait plus été du tout. Il avait commencer par passer deux mois en HP à dix neuf ans d'où il s'était cassé sans prévenir personne. Personne ne l’avait cherché. De là, il avait atterri dans le milieu homo. Un très bon accueil. Malgré son absence de tendance sexuelle marquée, il avait baisé avec des mecs dans les after du Marais, dans des backrooms en banlieue. Il y avait contracté le Sida  pour lequel il suivait une trithérapie depuis cinq ans. Suite au choc du dépistage, Tom avait essayé de reprendre le cours des choses mais c’était quoi le cours des choses. Une vie minable, cabossée. Un catalogue de scandales, de conneries sordides, de décisions terribles. Il avait pris des emplois dans des guets-apens qui lui rendaient bien son inaction, son incapacité fonctionnelle. Il s’était fait jeter de partout. De retour dans l'appart familial, il avait tenu dix jours avant de se barrer. L’étape d’après avait constitué en un plan gigolo, sortir avec des nanas friquées dans des clubs pour quinquas à la recherche de chair fraîche. Dans un costard qui lui allait super mal, il avait refilé le VIH à plusieurs de ces vieilles peaux. Puis fatigué de ramer, il était parti sucer des queues Porte Dauphine où il s’était fait défoncer la mâchoire par des travelos. C’était un cyclone de bordel, en plein dans la zone de l’oeil.
 
Mais ce n’était pas tout. Son père avait contribué à ses mésaventures en réussissant superbement une tentative de suicide qu’un sens standard de l’observation pouvait attribuer à ses agissements. Peut-être aussi parce que c’était génétique l’autodestruction. Sa mère lui agitait le spasme et la culpabilité sous le nez lorsqu’il venait lui demander du fric pour payer une dose, de l’alcool, une chambre d’hôtel, une dette pas claire. Il disait c’est ça, c’est ça. Il voulait cinq cent euros minimum. Tout simplement 500 euros. Ne repartait jamais sans et la vieille les lâchait de toutes façons. De quoi tenir deux, trois jours  avant de se casser dans une autre région, plutôt vers le sud. Il y cherchait une arnaque pas claire comme par exemple braquer un putain de vieux qui sortait de la poste. Ou bien se faire des potes avant de leur piquer un chéquier, une carte bancaire, du matos informatique qu’il allait fourguer sur un marché avant de se casser en train. Ca avait duré à peu près trois ans.
 
Quand il rentrait, il revenait à l’hosto pour le traitement de son Sida. Avant de rejoindre un hôtel minable quand on ne pouvait plus le garder. Maigre. Sa peau puant le rance. Ses cauchemars tournaient sans cesse autour des araignées et des cafards. Il les voyait là à lui grimper sur la peau. Ils le bouffaient. Tout le temps. Putains de cafards, de fourmis, d’insectes. Il n’y avait que le crack pour chasser tout ça, ouais la voila la solution. Il en prenait tout le temps. Ne se rappelait plus ce qu’il avait fait de son temps entre deux prises et quand il émergeait, il avait sa rage contre le monde qui avait encore enflé. Il avait collectionné des tas d'embrouilles sur son parcours. Pour presque rien, il avait donné des mecs à des réseaux, il avait fait sa pute comme ça pouvoir tenir juste un jour de plus. Au bout du compte, une affaire lui était tombée sur le dos. Il s'était fait serré pour recel. Ca avait sauvé sa vie. Il était poursuivi par un groupe de petits camés qu’il avait arnaqués. Des malades barbares qui lui avaient promis qu’ils lui éclateraient la tête dans un étau en lui foutant le feu. C’était vraiment une opportunité d’être tombé à ce moment précis.
 
Fleury Mérogis : six mois ferme. Tom s’était fait violemment enculer dès le premier soir par un psychopathe. Puis les mecs l’avaient lâché quand l’info de sa séropositivité avait couru. Il avait pété un câble dans une crise de manque et on l’avait mis au mitard. Il y avait ce bruit dans sa tête. Il voyait des cafards partout. Il se demandait quand il cesserait enfin de comprendre. Même avec des pertes de mémoire énormes, il finissait toujours par se rappeler la plupart des trucs qui lui étaient arrivés. Il était ravagé, n’avait pas de tune, et donc aucun moyen de se payer sa came. Il était au mitard. Son estomac se tordait dans tous les sens. Puis il était sorti de l’isolement au bout de trois semaines. Il en avait profité pour se couper, en quatrième vitesse, une veine à la base du cou avec un morceau de ferraille. La connerie de trop. Les matons l’avaient estimé trop dangereux pour leur compétence. Direction l’infirmerie de la prison où on avait pris la décision de le mettre dans un hôpital psychiatrique. Un de plus. Dans la section réservée aux malades susceptibles de représenter une menace pour autrui et eux même. L’hôpital était situé vers Limoges. Dans ce trou, Tom avait bouffé des sédatifs en pyjama bleu. Des trucs pour animaux. Il errait hagard dans un couloir marqué de brûlures de clopes, le fond de l’œil terne. Des dérangés poussaient des hurlements affolants en bons zombies dans les zones communes.
 
La psy qui s’occupait de Tom, une des dernières motivées de son espèce, avait été très pro et avait commencé à s’occuper sérieusement de son cas. Par des actes concrets pour une fois. Comme par exemple celui d’essayer de comprendre ce qui clochait. Même si tout clochait de toutes façons. Sa vie avait déraillé tellement tôt pour peu de choses que c’était assez inexplicable. Il  pouvait s’agir d’un problème de malformation cérébrale. Avait été réalisé sur lui des trucs dans le genre scanners et tout un tas d’autres tests. Pendant des mois. Quelqu’un avait aussi parlé de lui infliger un traitement à base d’électrochocs. Un but avoué de déconstruction psychique. Mais l’idée avait été ajournée. Par faute de budget ou de lenteur administrative. Tom avait simplement été sevré de ses toxicomanies médicales et stupéfiantes, environ sur six mois. Et puis contre toute attente, comme ça, il avait fini par ralentir dans sa tête. Un minimum de diminution de la souffrance s’était amorcé. Son corps tel un manège complètement fou qui ralentit de façon à peine perceptible. Mais le mec coincé là haut sur le truc infernal, dans une panique monstre, lui il le sent. Un frottement contre les barrières de sécurité et juste ne pas lâcher la rampe, tenir le coup.
 
Quand la psy avait constaté cette amélioration, presque instantanément en vérité, elle l’avait déplacé dans un pavillon thérapeutique soins légers. Quarante mètres plus loin. Dégagé des contrôles quasi pénitentiaires et des surveillants. Là il y avait beaucoup moins de ces malades compulsifs qui se mettaient à gueuler le diable du fond de leurs entrailles dès que le traitement les laissait émerger. Mais Tom n’était pas tiré d’affaire pour autant. Il était retombé particulièrement vite entre les pattes d’un dealer résident qui lui avait revendu une saleté de crack et il avait replongé. Résultat des courses, re-transfert au bout de seulement quinze jours dans le pavillon psychiatrie. Une belle pagaille.  Les va et vient s’étaient succédés un moment. La lutte de Tom continuait à bénéficier de la compréhension et de la compassion de la psy. Très pro.
Ca faisait neuf mois qu’il était là quand un jour où il était revenu dans le pavillon soins légers une fois de plus et où en se baladant en serrant les dents, il avait découvert la salle de sport. A l’intérieur, quelques haltères rangées dans un coin. Des ballons de foot, de volley. Et au milieu une table de tennis de table. Pourrie cela va sans dire. Avec un trou sur un bord. Pleine de coups. Il y avait un sachet avec quelques raquettes accroché à la table. Des trucs basiques, du contreplaqué avec la mousse bouffée. Tom en avait pris une. Et aussi une des balles. Et il avait commencé à la faire rebondir. Toc toc toc. Son cœur battait un peu plus. Toc toc. Il avait transformé la table en position jeu solo et s’était mis à lancer la balle contre la partie relevée. Des sensations familières l’avaient rappelé à lui. Pas à son histoire, non. A lui. Ou plus exactement une infime partie de lui qui vivait encore. La bête n’avait pas tout infecté. Finalement même les destinées les plus intégrales contenaient une part d’imperfection.
 
Une semaine plus tard, il avait pris l’habitude de venir jouer dans la salle. Avec un animateur ou un interné. Le dealer n’était jamais très loin pour lui refourguer sa came. Tom l’évitait tiraillé en permanence. Pas si simple à évacuer, avec la chiasse, la baisse des cachets, la promesse de la facilité, de s’évader. Son corps n’avait qu’une envie. Crever et marcher à la merde. Mais il y avait ce petit rectangle vert foncé et la balle jaune. Comme un petit marche pied pour sortir la tête de l’eau des égouts de sa vie. Pas des masses. Juste de quoi respirer la gueule coincée entre le plafond et la surface. C’était une solution. Il envoyait chier son corps qui se nécrosait de partout. Une vraie scission interne. Frapper toujours dans la balle comme on respire. Sans questionnement, sans hésitation. Apprécier la trajectoire d’une balle qui rebondit et qui revient et le Narcisse renaît de nulle part. Son corps et son mental qui ne répondaient plus - plus d’érection, plus de vitalité,  plus d’émotion - trouvait là un micro tunnel compliqué pour sortir de quelque chose d’infernal pour aller vers quelque chose comme sans doute un mur de fond d’impasse. De toutes façons, sortir de quelque chose n’est pas forcément rentrer dans une autre. Est ce que ce n’était pas exactement ce qui pouvait constituer la plus adaptée façon de se continuer quand on avait perdu la boussole ?
 
La foule des autres dehors qui l’attendait pour redémarrer la machine infernale. Cette broyeuse qui était la seule promesse  et qui l’avait plongé dans des tas d’emmerdes. Il y pensait beaucoup. Mais il se disait putain, regarde, je peux aussi m’inscrire dans un club de ping pong. Dans une MJC avec des gars qui vont pas me regarder comme le type qui vient foutre le boxon. « Qu’est ce que ça peut faire si  j’ai l’air d’une loque. Je ne suis pas plus une loque que les autres. J’ai la même merde à l’intérieur. Qu’est ce que c’est le Sida ? Une diminution des T4. Tu crèves parce qu’il t’en reste de moins en moins. Ce n’est pas vraiment grave. C’est juste comme ça. Un corps parmi tant d’autres qui marche moins bien, qui a eu un accident de parcours et qu’on a pas bien réparé. Dans cent ans toute cette histoire de système immunitaire déficient, on en sera débarrassé. Il y aura un gars qui aura trouvé un remède et on aura donné son nom à un tas d’hosto tandis que des compagnies pharmaceutiques s’en seront foutus pleins les poches. Mon histoire à moi sera celle d’un mec parmi d’autres. Je ne serai plus une loque dans cette perspective. J’aurai crevé d’un mal de mon époque. J’aurai peut-être l’air moins con qu’un mec qui se plante sur l’autoroute parce qu’il a bu le verre de trop ou celui qui se fait dézinguer à coups de revolver SIG SAUER 2022 dans une banlieue par ce qu’il a nargué une fois de trop les keufs excédés par tout le bordel. En tout cas pas plus. »
Toc toc. Et toc Et Toc. Tom s’entraîne et gagne des matchs contre ceux qui veulent bien jouer avec lui. La nuit, il calcule des mouvements à essayer pour le lendemain. Il ferme la porte de sa psyché à tout autre possibilité. Toutes seules viennent se rajouter de simples ramifications de construction. Il sourit, parle dans la salle du foyer. Il se met à exprimer d’autre chose que de crever, des conneries qui le bouffent, des enfoirés qu’il hait. Il a quitté la position de l’absolu.
 
Il en parle à la psy. C’est  évident qu’il s’agit pour lui d’un exutoire. Elle s’interroge «finalement qu’est ce qu’on a fait pour lui ? » « On l’a protégé ? » « Le temps qu’il retrouve un fonctionnement ? »  Et encore protégé, c’est un bien grand mot. Ici dans un HP sordide rempli de chausse trappes. On a fait confiance à l’être humain qui est en lui. C’est peut-être tout simplement ça.
Elle apprend un jour qu’un gars infirmier d’un autre service fait partie d’un club de tennis de table et en parle à Tom. Est-ce que ça lui dirait de jouer contre lui. C’est un mec qui fait de la compèt’ le week-end. Se sent-il prêt ? Elle le prévient. C’est très important. S’il perd, il ne faut pas qu’il se décourage. Ce match  ne doit servir qu’à lui faire passer un pallier. Il ne doit pas lâcher son activité sportive quoi qu’il arrive. Elle est satisfaite qu’il n’ait pas replongé dans le crack. Elle le valorise sur tous les points de son changement et lui la regarde et il veut savoir exactement quand où et comment. C’est tout. Elle lui dit qu’il y a un but thérapeutique. Le comprend t-il ? Lui il n’a plus qu’une idée en tête : Jouer le type. Il veut l’affronter. Lui le paumé, le mec qui n’a plus rien à comptabiliser vu le tas de passif qu’il s’est foutu sur le dos. Il ne remettra aucun compte à zéro, on est pas dans un film à la con, un forrest gump à la mord moi le nœud. Il est camé, n’a pas d’amis, pas de famille. Il ne vas pas aller à l’Elysée serrer la main de ce fils de pute de président de la république de merde française. Il veut jouer ce match et après en jouer d’autres. Tout simplement.
 
L’infirmier a une carrure massive. Le genre de gars qui fait du sport. Qui a des petites copines qui lui prépare des tartines au ptitdéj. Qui sait s’occuper de ceux qui sont pleins de bordel dans leur tête, un mec dont le boulot occupe sérieusement une place importante dans la vie. Le mec sain équilibré. Sans compter que c’est le mec qui baise, qui a des loisirs. Bien intégré. Il a des amis, une famille, des problèmes de frics quand il faut. Des crédits sur vingt ans. Le mec normal. Et de toutes façons même si c’est du baratin, Tom ne voit que ça en regardant l’autre débarquer avec sa tenue de sport. Il a porté son équipement. Une raquette de combat –une Tibhar et tout. Il va où lui. Un duel ça se joue à armes égales. Tom lui dit qu’il n’est pas question que l’autre joue avec une arme de killer pareille. Ils joueront avec le même contreplaqué, c’est tout.  
 
La veille, Tom a saigné du nez abondamment. Il a eu peur de crever dans la nuit. Il s’est dit putain je veux jouer ce match merde. Je tiens à ça au moins. Et là il est là. Il est devant la table. Et ce mec, l’infirmier vient spécialement l’affronter. C’est pas rien. Tom est un bon. Il est bon au ping pong. Il n’est peut-être pas bon au tennis de table, ça il le saura après. Parce que l’infirmier, lui, ce qu’il fait c’est du tennis de table, dans un club, affilié à une fédération. 
 
Une salle de ludothérapie dans un hopital psychoneurologique.
Des malades névrosés sous calmants comme spectateurs.
Une table de ping pong.
Des vitres mal faites qui laissent passer la lumière d’un soleil de février un lundi après midi.
Limoges dehors.
Un adversaire qui veut lui montrer que le sport, c’est le sport.
Son sang atteint par une merde infâme.
Sa vie bousillée dont il n’a rien à branler.
L’idée que pour fuir tout ça, il faudrait pouvoir changer de galaxie.
Une raquette bien prise dans sa main.
Toc toc.
Et c’est parti.
 
Tom engage.
Sur la gauche de son adversaire qui lui retourne la balle sur sa droite à une vitesse supra sonique. Il n’a rien vu venir. Ca fait mal au dentier là sur le coup. La partie se joue en trois sets gagnants de onze points. Et un de paumé.
Il n’y pas mort d’homme. Il revoit en flou le match qui lui avait permis de remporter le tournoi interscolaire. Il en avait bavé avant de battre un petit rouquin au centre de gravité bas avec une allonge anormale qui lui permettait d’aiguiser ses balles avec une puissance bizarre.
Deux zéro puis trois. L’infirmier cartonne. Dans les balles d’échauffement, Tom n’avait pas remarqué une si grande facilité à le désorienter, à alterner. 
Le mec en face de lui, peut-être que sa copine c’est une grosse. Peut-être que c’est le genre de nana qui ne suce pas et peut-être qu’il est marié avec elle. Que tout ce qu’il aura, c’est une baise à la papa. Tom ne doit pas se laisser impressionner. Il change son jeu, regarde la balle et frappe en envoyant toute la sauce. La balle sort connement. C’est rageant. Elle rate la table de peu. L’infirmier n’avait pas bougé assez vite. Quatre.
Il a commencé par fumer du shit dans un hall avec des mecs un peu bourges qui se la jouait. Il n’a jamais habité dans une cité crasseuse. C’est lui qui allait toujours plus loin pour voir. La limite était où ? Il est sorti de la table connement ?
Quatre-Un. Cinq-un. Onze-un.
Voila. Il a sauvé l’honneur.
On change de côté. L’infirmier l’encourage. Les mecs qui regardent le match ont applaudi son point.
Il reprend la balle et joue encore différemment. C’est plus serré. Les échanges durent plus longtemps. Il y a cinq trois pour l’autre. C’est con la vie. C’est une compétition. On aime gagner et on déteste perdre. C’est tout là l’enjeu. On définit des règles. On triche plus ou moins mais ça s’égalise. A la fin, on en est toujours là. On aime gagner et on déteste perdre. Même là. Les années passent et on ré-engage la balle tous les matins.
6-5 pour Tom. Le jeu a pris un vrai rythme. 11-9 pour lui. Un set partout.
Est-ce que l’infirmier a baissé le pied ? Pour ne pas le démoraliser. Est-ce que ça a une importance ? Les spectateurs sont de son côté. Des cris ont retenti quand il a conclu le set. Tom n’entend que des Toc.
 
Il joue comme on fait l’amour. Une partie c’est un mouvement perpétuel qui ne s’arrête que pour laisser le plaisir se diluer. Et il reprend. Sans plus compter les points. A peine, entend-il le score de temps en temps. Sa tête s’est remplie de sang. Il se demande pourquoi il a foutu toute cette merde en lui. Il gagnerait le match facile dans le cas inverse. Il n’en serait pas à batailler à deux sets à un contre lui. Pourquoi il s’est rempli si facilement de sourde douleur ? Parce que ce n’était pas possible autrement. Evidemment. Quand on refait le chemin à l’envers, tout devient clair. La partie ne doit pas s’arrêter. Pas encore. L’infirmier met la balle à coté. Enfin Tom n’est pas sûr. Elle a peut-être touché le bord de la table. Il n’a pas fait attention, ça a vrillé. Si le point est pour lui, il égalise à deux sets partout sinon c’est dix à dix. Que faire ? Accepter ? Défendre son camp ? Laisser l’autre seul juge ? Négocier ? De façon tacite ? Pour se laisser baiser ? Même si tout ça n’est qu’une partie à blanc ? Tom choisit de ne rien dire. Il passe de l’autre côté de la table. De son air le plus concentré. Peut-être qu’il a volé un point, peut-être pas. Il a volé des choses bien plus graves. L’infirmier le regarde comme s’il était persuadé que la balle a touché. A moins que Tom ne s’imagine que son adversaire se pose cette question. Balle en face. Deux à deux. Dernier set.
 
La salle est chaude. Il y a bien 25 types qui les regardent. Le clochard contre le modèle. Peut-être que le clochard gagne parfois des matchs. Souvent à la télé. Mais ce sont des scénarios. Rédigé à l’avance. Pour faire plaisir.
 
Mais Tom est aussi le héros de quelque chose et veut, pour une fois peut-être depuis longtemps, veut gagner. Balle à droite, balle à gauche. Pensées absurdes refoulées. 3-3. L’autre qui se met à transpirer. Il fait semblant, on s’en branle, il veut se ressentir thérapeute, veut se donner l’impression d’être utile. Tom s’en branle largement plus encore. Ils sont là avec leurs bras comme deux cons autour d’une table. Il n’y a plus de thérapie. De sida. Plus rien. Pour quelques minutes encore. Après tout va reprendre sa place. Tom retournera dans sa chambre. Il chialera qu’il ait gagné ou perdu et pas de joie. Bientôt il voudra sortir de ce merdier, laisser décliner ses globules dans le sens qui a été défini pour eux. Il se heurtera à toutes les problématiques que l’on connaît par cœur, des problématiques incontournables. L’être humain égaré loin de toute croyance et de toute divinité se supprime souvent avant terme.
 
7-8 pour l’infirmier. Puis 7-10. Puis balle de match. Tom n’a pas encore dit son dernier mot. Il remonte. 9-10. Une tension de plus. Un battement dans les tempes de plus. Ne plus fixer que cette balle. Pour changer quelque chose. Pour changer tout. Soudain un des mecs autour de la table se jette sur l’infirmier. Un type quelconque qui semblait  tranquille depuis le début du match. Et il lui plante les dents dans l’oreille. Le sang pisse. Quelqu’un cherche quelque chose au sol. Le type lui a arraché un morceau du lobe. Il l’a bouffé ou recraché ? Et qu’est ce que ça peut foutre ? Ca se recoud ça ? C’est le foutoir dans la salle. Tom reste interloqué, il ne veut pas lâcher la balle. C’est à son tour d’engager. C’est vraiment un bon match. Un des surveillants de la salle a ceinturé le type et l’a embarqué alors qu’il faisait une crise de tétanie, les yeux révulsés. L’infirmier est soigné,il n’a pas perdu grand-chose, un tout petit bout du lobe. C’est rien, il rassure tout le monde. Il est parti se soigner à l’infirmerie. Voila c’est fini. 2-2 et 9-10. C’est comme un monde qui reprend vie. A deux points de la victoire. A un point de la défaite. Les dés n’étaient pas pipés. Des tas de gens en sont au même point. Bloqués. Comme Tom.
Il descend de son cerveau. Et pose la raquette sur la table. Il regarde les gens autour. La salle n’a pas été évacuée. L’ambiance est retombée. La torpeur se dissipe doucement. « Quelqu’un veut jouer ? » Un gars vient prendre la raquette et un autre s’installe en face. Ils s’y mettent. Toc. Toc. Toc. La balle sort de la table logiquement pendant que Tom quitte la salle.
 
Il fait quelques pas sur le chemin de gravier qui mène aux chambres. Un après l’autre vers un endroit qui ne lui plait guère. Absolument aucune envie de chialer au contraire de ce qu’il pensait. C’est bizarre comme il ne comprend pas comment les choses se sont enchaînées entre deux simples matchs de ping-pong. Et enfin dans la lueur révélatrice, il comprend soudain toute l’ampleur de ses conneries.
January 22

Fuir Stockholm

Fuir Stockholm

 

 

 

Je m’étais senti libre. J’étais entré dans un état chamanique. Lorraine avait fait volé en éclat ma culpabilité en m’avouant qu’elle m’avait menti en me confiant son amour. Des mois à me torturer l’intérieur au sujet de notre séparation inéluctable. Puis peu à peu, je m’étais dévoilé lors de grandes discussions tracassées. Elle reconsidérait son attitude au sein de notre vie commune. C’était gravement noué.

 

Toute notre aventure avait commencé lors d’une longue saison pluvieuse trois ans auparavant. Nous avions partagé de grandes promenades en imper au bord des plages, des cafés dans des bistrots enfumés et bruyants. Elle sortait d’une histoire d’amour compliquée et s’accrochait à moi comme à une bouée de sauvetage. C’était la première fois que j’apparaissais comme la solution de quelque chose. Forcément ça m’avait flatté.

 

Auparavant lors de 27 années imprégnées de solitude, d’activités transverses, de préoccupations semi domestiques, la vie s’était déroulée dans un souci de quête, d’errance et de repli sur un quotidien frappé de torpeur. Etre accompagné du vide n’habituait jamais au vertige. La liberté se révélait dans ces conditions une profonde aliénation.

 

Lorraine avait imprégné mon existence avec des rubans dans ses cheveux blonds décolorés. Il y avait un univers de dessous féminins qui se révélait à moi, des surfaces de zones érogènes qui me concernaient enfin, un pan de mystère essentiel dont j’avais à m’occuper. J’avais plongé dans l’incongruité la plus totale d’une histoire d’amour dont je ne tiendrai jamais les rênes. Philippe avait blessé profondément Lorraine. Je profitais de la queue de la comète. J’en profitais à mort. C’était pour moi important. C’était un rapport à moi-même. J’étais complètement passé à côté de la sexualité, des amourettes, des prénoms de fille gravés sur les classeurs de lycée.

 

Mais en fait, c’était plus un plan Orsec qu’autre chose. J’avais réagi à une urgence. Lorraine n’était pas la nana que j’avais attendue toute ma vie. Même si elle était assez jolie. Pas canon mais pas mal. En réalité, j’étais plutôt romantique, assez conformiste, orgueilleux, dénué du sens du risque. Elle, c’était une nana qui déversait ses doutes et son chagrin sentimental à tous les coins de phrases. Elle me parlait de Philippe longtemps, me disait qu’elle crevait de douleur, que seuls mes bras lui faisaient du bien et je l’embrassais, plongeais mon sexe en elle en frottant mon poitrail sur ses seins ronds, doux et chauds. Elle gémissait et elle pensait à quoi pendant ce temps les yeux fermés ? Je n’avais pas cherché à savoir. Combien de temps tout cela durerait ? Je m’en fichais aussi. Mais au bout de trois ans, il s’était avéré qu’elle pensait encore à Philippe. Cet individu flou qui lui passait un coup de fil de temps en temps. Elle se jetait sur le téléphone et riait à chaque échange. Il lui disait qu’il passerait un de ces soirs à la sortie de son boulot pour partager un café. Je ne savais jamais s’il passait vraiment la voir.

 

Lorraine et moi avions fini par nous dire des mots d’amour. Puis pris un T2 dans le 6ème. Nous sortions avec un groupe d’amis assez porté sur l’alcool mais moi je ne buvais pas, je ramenais Lorraine complètement défoncée. Nous nous disputions carrément pour ce genre d’attitude. Elle me disait que je n’étais pas cool. Putain pas cool. Mais qu’est ce que ça avait de cool de se défracter la tronche à coup de Get 27 à des comptoirs de restaurant qui servaient jusqu’à pas d’heure, la grille à moitié baissée. Moi je tombais de fatigue vers trois heures du mat, elle glissait entre mes mains, c’était visqueux. Puis nous rentrions et elle me disait que je devais me décoincer le fion.

 

Le lendemain, quand je lui disais « Tu as vraiment trop bu hier soir », elle me regardait d’un petit sourire énigmatique qui signifiait «Qu’est ce que tu en sais si j’ai vraiment trop bu ? »  ou bien « Qu’est ce que tu peux foutrement comprendre à ce que ça veut dire avoir vraiment trop bu », un truc dans le style. Et je me liquéfiais sur place en m’apercevant que je ne faisais face qu’à une défiance de plus.

 

Des scènes comme ça se déroulaient dans à peu près tous les domaines. Elle avait développé une domination extraordinaire sur moi, ma forme de pensée, ma sexualité, mon entourage extérieur qui apparemment n’était rien que du négligeable voire de l’insupportable. Pourtant on ne peut pas dire que j’avais provoqué quoi que ce soit pour en arriver là. J’avais juste ouvert les bras pour la laisser s’y engouffrer. J’avais cru qu’elle viendrait s’y poser. Même malheureuse, même si elle me trouvait moche et bête. Le pire, je l’avais imaginé comme un départ sans prévenir pour un beau gosse et je l’aurai appris un soir en rentrant du travail. Elle m’aurait regardé avec le visage du bonheur, sans scrupules, ni délicatesse et m’aurait annoncé comme la meilleure nouvelle possible au monde : « Devine ? J’ai rencontré un mec fabuleux ».

 

J’aurai du fuir. Mais elle s’y était terriblement bien prise. Je passais pour un mec maso. Les gens disaient de moi : «  Ce mec, c’est un frustré. C’est comme ça les frustrés, il faut leur en faire voir. Ils prennent leur pied que comme ça.» Moi un frustré ? D’aussi loin que je me souvienne, j’avais toujours choisi la facilité, l’absence de souffrance, la peur aussi bien que la prudence avait guidé mes pas tout le long. C’était même sans doute la principale raison à mon parcours terne, à mon humanité plus que moyenne.

 

Mais moi je ne fuyais pas. Je me sentais redevable. Un syndrome de Stockholm domestique comme il y en a des milliers dans notre fantastique époque moderne. Je me sentais terriblement coupable quand je me sentais envahir par l’idée que tout ça n’avait aucun sens. La vie s’était installée entre elle et moi comme esquichée. Même le plaisir de la petite tyrannie avait fini par s’estomper. C’était un système, un truc qui tourne. Comme un autre. Comme une habitude qu’on prend et qui s’installe sans qu’on n’y fasse plus attention. Seuls vibrait encore dans son regard et dans son cœur ce fameux Philipe. C’est fou comme un vrai chagrin d’amour peut occuper une vie entière. C’était Nietzsche qui disait que l’âme humaine préférait le déplaisir intense d’une passion ancienne aux sentiments médiocres. Comme quoi on peut être philosophe et romantique. Ou comme quoi la vie est quelque part très romantique. Et moi je voyais bien ce que j’incarnais dans tout cela. Je voulais disparaître soudain partir loin. Jour après jour. Je m’étais enfoncé jusqu’au cou en lui disant tellement de choses sur ma différence avec l’autre connard qui l’avait plaqué pour une conasse et aussi en prenant cet appart à deux. Je craignais que l’écho de ma culpabilité résonne au fond de moi jusqu’à la fin de mes jours. Après tout ma vie n’avait été qu’une longue fuite jusqu’à ce que je la rencontre. C’était ma seule conclusion au sujet de notre relation, ma culpabilité.

 

J’aurais voulu qu’elle me permette de partir. Qu’elle me demande de ne pas lui tenir rigueur de toute cette souffrance qu’elle m’avait infligé. Je crevais d’envie de me casser loin de tout ce foutoir avec sa permission. Je rêvais d’un Deus Ex Machina.

 

J’allais avoir trente ans. Ma vie tournait autour de ça tout autant qu’elle n’avait été qu’un espace vide précédemment. Je ne me souvenais plus exactement dans quelles proportions j’avais souffert  en traversant le désert de ces moments là. Je m’apercevais surtout que je n’aimais pas ce que je ressentais au moment présent. J’étais vachement réduit en fait. C’était oppressant. Ma tête explosait d’idées sur ma vie avec elle. Je ne pouvais pas me concentrer sur autre chose. Lorraine aimait certainement que je sois oppressé. Elle l’était tout autant au sujet de son ex. Toute cette situation n’avait pour but que de soutenir un état de soulagement jusqu’à une guérison totale à échéance indéfinie. Tout cela n’était qu’une affaire de nombril. Peut-être était-ce là le mimétisme du couple ? A moi désormais de m’occuper de mon nombril ?

 

Des nuits entières, le regard dans le plafond qui se révèle peu à peu dans l’obscurité, j’avais cherché à imaginer par quel désespoir j’avais accepté de prendre une place aussi peu reluisante auprès de cette fille que je n’aimais plus très souvent bibliquement et dans une faible réalité sentimentale. L’effet de recul éclairait d’un sens de bizarrerie très actuelle nos élans affectifs. Je rêvais de faire un saut dans le temps pour n’avoir plus qu’à cautériser la lésion que Lorraine m’infligeait. Mais je subissais ma culpabilité spasmodique dans des réflexions infinies. Quand je commençais à confier mon état à Lorraine, elle avait feint de ne pas comprendre ou juste ne m’avait pas écouté. Normal. Elle ne tenait pas à admettre que je sois en train de la plaquer. Déjà Philippe lui avait infligé une blessure majeure et moi qu’elle n’aimait même pas qui lui lançait de grands signaux d’alerte rouge. C’avait été une lutte prolongée, un dialogue de sourds, des regards poignants, toute une époque balafrée qui n’avait servi qu’à signer une paix en bonne et due forme pour ma part.

 

« Je sais que tu veux me quitter et je t’avoue que je ne t’aime sans doute pas. Fais ce que tu veux. Lorraine»

 

C’est un petit mot sur un coin de table qui m’avait permis de reprendre quelque chose qui s’appelait le fil de ma non-vie. Je n’avais pas fait dans la dentelle en lui laissant le mobilier et en mettant mon jeu de clé dans la boite à lettres.  Je la craignais Lorraine, j’appréhendais qu’elle tente de retourner la situation à son avantage. Je redoutais que tout cela ne soit que l’épisode de plus d’un combat qui n’accoucherait jamais d’aucun vainqueur.

 

Je m’étais senti chamanique l’espace d’une demi journée. Ensuite j’avais attendu inquiet le fracas de la conscientisation de mon acte. J’avais organisé un emploi du temps destiné à me donner un poil de marge. Malgré tout, j’étais sérieusement effrayé par mon audace. Lorraine c’était quoi  en fin de compte, sinon la paroi qui me tenait debout ? Ce genre d’idée m’avait accompagné très longtemps. J’en étais au stade de la vérification. C’était comment dehors ? Froid ? Chaud ? Mouillé ? Sur un boulevard que j’aimais bien, je rentrais dans la boutique d’un traiteur italien acheter des raviolis frais à la daube provençale, une nourriture qui nous séparait parfaitement. Le vendeur avait un sourire engageant et la cliente devant moi un petit ensemble ajusté qui me donnait à penser que le monde existait en fait. Je les avais dégusté avec un chianti devant la télé chez ma mère chez qui je m’étais réfugié.

 

Quelques années plus tard, j’avais commencé à construire un couple avec une jolie femme tout à fait dévouée à mon bien-être et à l’établissement d’un foyer. Un dimanche soir, enlacés dans un lit froissé par l’acte d’amour, dans une ambiance propice à l’échange complice, nous nous étions mis à reparler de nos passés amoureux respectifs et j’avais repensé à Lorraine qui n’était plus qu’un passage à vide tout bien considéré. J’avais essayé de raconter cette relation qui n’avait jamais bien été verbalisée entre nous. Pendant quelques minutes, j’avais tenté de donner un sens à tout cela, d’en ressortir le caractère complexe mais rempli d’essence. Mais je m’étais emberlificoté dans des explications confuses et idiotes. Ce fut peut-être le moment le plus dur de toute ma relation avec Lorraine. Marine m’avait regardé avec ses jolis yeux doux et avait attendu que je trouve une finalité à mes propos. Mais je m’étais interrompu brièvement en lui disant que cette histoire était finalement un peu trop loin pour que je m’en rappelle vraiment.

 

Dans un sens, tout cela n’avait aucune logique. Je m’étais allongé tout contre la peau lisse et douce de son corps nu et je m’étais senti heureux. Tout simplement heureux.

January 21

Retournement de situation

 

 

Retournement de situation

 

 

Il y avait encore un peu de monde dans les magasins. C’était la fin des soldes. Les harpies portaient leurs vêtements à prix cassés qui leur soulignaient leurs belles rondeurs et les mecs comme moi se posaient encore la question au sujet du pourquoi du comment claquer le fric qu’ils n’avaient pas.

 

Il y avait un avis de tempête sur le nord du pays et les commerçants se disaient que ça donnerait peut-être envie aux gens d’acheter un manteau fourré, un pantalon épais. Ils faisaient la quatorzième démarque en trois semaines. Ca faisait un demi centimètre d’épaisseur sur le ticket du prix.

 

Pour moi l’année 2007 devait être un tunnel sur quelque chose de vraiment sympa. Ce n’était pas une résolution comme on dit des fois mais une vraie envie. Beaucoup d’envie ne sont pas vraies je veux dire. Ce sont juste des impulsions qui sont déclenchées par des facteurs aléatoires tels que la publicité ou les discussions avec des amis qui viennent combler un certain vide. Moi ça faisait plusieurs de mes années qui n’avaient pas été bonnes. Je voulais vraiment commencer quelque chose de sympa. Je m’étais donné le challenge d’y parvenir. Je guettais les opportunités. Ce n’est pas aussi facile que ça, vous savez. Il y a beaucoup de pièges.

 

Je devais essayer de porter un état de grâce en moi. C’était peut-être l’année de mon signe  zodiacal. Koala ascendant lémurien. Tout un programme d’efforts contenus. Une ambition peu visible de l’extérieur. Ca m’avait joué des tours à certains moments de mon existence. Tout avait glissé, je n’avais pas le rythme, des tas de gars me débordaient par tous les côtés pour me piquer des trucs qui m’auraient bien plu. Des nanas, des boulots, des postures, des vies entières en vérité.

 

Je n’allais pas me laisser faire ce coup-ci. Et pour cela, j’avais eu une idée. J’allais me concentrer pas à pas sur les actions destinées à m’apporter un vrai pragmatisme. J’allais arrêter d’avoir une petite voix intérieure qui me transformait en véritable lombric à tous les moments un peu compliqués. Je choisirais la meilleure voie pour ma pomme. Il n’y aurait plus de ver dans le fruit. Et si ça semblait confus, je tirerais à pile ou face.

 

C’était terminé ces heures d’hésitation qui m’avaient conduit à ne pas prendre de position.

 

Certains constataient l’effet papillon, moi c’était l’effet lombric.

 

Quand j’y repensais, la plupart de mes grands moments avaient été foirés ainsi.

 

Quand j’étais en sixième et que la grande Véronique m’avait pris par le bras pour m’attirer derrière le mur de la cantine.  Quand ma classe de terminale était en finale du tournoi inter lycée et que je devais tirer le dernier pénalty. Quand j’avais été choisi pour écrire l’éditorial de la revue de l’université. Quand mon ex copine Myriam avait dit qu’elle était enceinte. Effet lombric. Foirage oblige. Un temps infini à me tortiller.